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François Maspero

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Portrait de François Maspero
DR

"Il faut toujours rêver l’avenir"

"François Maspero, les Chemins de la Liberté" a été présenté le 5 décembre 2014 en avant-première nationale aux Alizés. Un film sur la vie mais aussi sur la trace que va laisser l’écrivain, l’éditeur, le traducteur, le libraire, passeur de libertés, passeur de résistances.
Après l’exposition "Les paysages humains" qui avait accueilli des milliers de visiteurs au Musée de l’Imprimerie à Lyon en 2009, ce documentaire suit le fil de la vie vibrante et complexe de François Maspero. Il fera trace, et mémoire, car même s’il s’en défend – avec la vigueur de sa révolte toujours intacte – François Maspero a ouvert au monde des idées toute une génération, et bien au-delà.
Rencontre avec un homme libre.

Bron Mag : Un livre édité chez Maspero, un livre écrit par Maspero, une traduction de Maspero, Maspero libraire. Beaucoup vous connaissent, mais pour les autres, quel François Maspero choisir ? L’"homme livre" d’ Edwy Plenel (1), le grand intellectuel issu d’une famille d’intellectuels, ou encore, et tout à la fois, le passeur de libertés, le passeur de résistances ?
François Maspero : Plus j’avance, dans le temps qui me reste à vivre, plus je pense que je choisis "résistant".
Je suis reconnaissant d’être né dans une famille de résistants de la première heure. Avec tout ce que cela a comporté... la mort de mon frère au combat, la mort de mon père à Buchenwald et le retour de ma mère de déportation. Cela compte beaucoup pour moi, et, bizarrement, aujourd’hui plus que jamais. Oui, je choisis "résistant" plutôt qu’"homme livre" car cela me réduirait sur une pratique de lecture qu’il conviendrait d’élargir.

BM : Dans votre livre "Les Abeilles & la Guêpe" (2), vous parlez du jour de l’arrestation de vos parents par la Gestapo, comme d’une seconde naissance ?
FM : Oui, mais d’une seconde naissance à la mort. J’avais 12 ans et demi.

BM : Cette histoire familiale est donc fondatrice ?
FM : Oui je pense par tout ce que j’ai vécu très, très jeune. J’étais plus ou moins au courant des activités de ma famille, plutôt plus que moins, et peut-être même un peu trop. Je n’avais que 12 ans et je participais déjà à des actions de résistance... J’en ai reçu plein la gueule, mais c’est très bien comme ça. Car il y a une chose que je dis toujours, et que je tiens à répéter,

je ne suis pas une victime et ne me suis jamais considéré comme tel.

Je savais très bien ce que faisait ma famille, j’étais très fier et je suis toujours très fier que mon frère, à 19 ans, ait abattu trois officiers allemands dans la rue.

BM : La colonisation, la guerre d’Algérie sont aussi des éléments fondateurs de votre itinéraire ?
FM : En fait la seule chose que j’ai préparée, c’est un certificat d’ethnologie qui incontestablement m'a ouvert au monde : j’ai été mis abruptement devant le fait colonial, cela m’a beaucoup marqué. Un père sinologue avait déjà tracé la voie. Dès l’âge de 22 ans j’ai travaillé pour une imprimerie, puis je suis devenu libraire.
Pour l’Indochine j’étais trop jeune, mais pour la guerre d’Algérie, j’étais en pleine action. La guerre d’Algérie m’a conduit à produire des textes, pas seulement de réprobation morale, comme les Editions de Minuit, mais des textes qui donnaient vraiment la parole aux Algériens, j’ai eu la chance de pouvoir publier Frantz Fanon et bien d’autres livres... Ce qui m’a valu de nombreuses inculpations et plusieurs attentats contre ma librairie.

BM :Dans l’introduction à l’exposition qui vous était consacrée à Lyon en 2009, des écrivains, des intellectuels ont dit que vous les aviez ouverts au monde, que vous aviez été leur éveilleur de conscience... Vous acceptez cette idée ?
FM : Non, ça c’est trop : j’ai fait ce que j’ai pu et pas toujours bien fait. Ce qui m’a le plus intéressé dans le travail d’éditeur, c’est plus la mise en forme, le travail d’impression, réaliser des couvertures convenables, travailler le catalogue. Ce que je voulais, ce que j’avais envie de faire au départ, c’était éditer de la poésie et puis, à une époque où il y avait très peu de livres de dessinateurs, éditer Steinberg ou Chase Adams, les dessinateurs du New Yorker. Mais l’urgence était là, j’ai toujours travaillé dans l’urgence avec quelques fois des erreurs...
Et puis je me méfie de cette histoire de reconnaissance,

je ne veux pas oublier qu’après 1968, j’ai été l’objet d’une double persécution

: d’un côté par le Ministère de l’Intérieur de l’époque qui me traduisait régulièrement devant les tribunaux avec de lourdes condamnations ; et de l’autre par des groupes "d’extrême-gauche" qui me pillaient. Je l’ai payé très cher et ça m’a conduit à une tentative de suicide.
Mais en même temps il y a eu la formidable mobilisation des auteurs qui ont sauvé mes éditions.

BM : Il y a eu la grande exposition en 2009 au Musée de l’Imprimerie à Lyon, plusieurs milliers de visiteurs, pourquoi aujourd’hui ce film ?
FM : L’exposition ce n’était pas évident, mais dans la mesure où l’accent a tout de suite été mis sur le fait que je n’avais pas été seulement éditeur, libraire, mais que j’avais écrit des livres, cela m’a tout à fait convaincu.
C’était une idée magnifique et c’est un très beau travail. En 2008 je traversais une période très difficile. J’ai été convaincu par Bruno Guichard et Alain Léger, j’ai découvert l’activité avec "la Maison des Passages".
En 1972, Chris Marker, qui a beaucoup compté pour moi, avec lequel j’ai partagé beaucoup de choses, qui m’a soutenu — qui était pour moi finalement l’exemple du grand frère — Chris Marker avait déjà tourné un film sur moi. Il durait 17 minutes... J’ai peur que celui-là ne soit bien trop long... même si depuis 1972 j’ai écrit des livres et eu beaucoup d’autres activités : la radio pendant six ans, quatre-vingts traductions, des reportages... !

BM : 2014, année mémorielle, nous sommes dans les commémorations, le souvenir. Vos livres parlent du souvenir, vivez-vous dans le souvenir ?
FM : Le souvenir... j’avais un très grand ami qui malheureusement est mort trop jeune, Sadek Aïssat, il était Algérien, on le voit dans le film. Il avait été très marqué par mon livre "La Plage noire", sur l’exil.
Mais je répondrai autrement à cette question : mon grand père était né à Paris, mais sa mère venait d’Italie, c’était l’époque de "Risorgimento". A l’époque il a fait l’Ecole Normale Supérieure et n’a pas eu besoin de justifier de sa nationalité française, il n’est devenu Français que plus tard après avoir participé à des combats durant le siège de Paris. J’ai une famille de tous horizons, mon père était donc le fils d’un Italien et d’une mère issue de huguenots bannis après la révocation de l’édit de Nantes, j’avais des Russes blancs dans ma famille qui sont devenus Polonais, des cousins de ma mère ont été tués à Katyn, y compris nous avions des affinités du côté de ma mère avec l’Angleterre... tous parlaient très magnifiquement l’anglais. J’ai donc cette impression que le monde s’est terriblement rétréci sur la question des circulations...
Ce qui me frappe beaucoup aujourd’hui c’est l’atomisation de la société, la sacralisation de l’entreprise.
Ces gens enfermés sur leur téléphone le matin dans le métro parisien. Il y a un éclatement des partis, je pense que l’on ne pourra pas revenir là-dessus. Mais j’espère encore énormément des milliers d’initiatives, des points de départ individuels qui deviennent collectifs et sont formidables, partout dans le monde. C’est un facteur d’espoir énorme, ici ou là. J’ai des amis un peu partout, autour du festival du film de Douarnenez, de la Confédération paysanne dans les Cévennes, ici à Lyon, à la Maison des Passages, tous portent cet espoir...

BM : Vous croyez donc aux utopies ?
FM : Non sûrement pas, je ne crois pas aux utopies, je fais une différence énorme entre le rêve et l’utopie.
Je pense qu’un individu qui n’a pas de rêve, qui ne rêve pas un destin, qui ne rêve pas quelque chose pour la société, manque à sa vocation d’être humain. En revanche, sur l’utopie je n’ai que des exemples extrêmement négatifs, l’Union soviétique étant la pire des utopies. J’avais édité un auteur lyonnais, Fernand Rude, sur les expériences utopistes. Quelle qu’en soit leur nature, elles se terminaient toujours en catastrophe. Il y a une rigidité dans l’utopie qui est dévastatrice.
En revanche le rêve, rêver l’avenir, il faut y croire. Même si je sais bien que l’avenir, c’est comme l’histoire de la ligne d’horizon : elle recule au fur et à mesure qu’on avance.

(1) Les Carnets libres d’Edwy Plenel – "François Maspero, homme livre, homme libre", Blogs.mediapart.fr
(2) Les Abeilles & la Guêpe, éditions du Seuil