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Mathias Enard

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Portrait de Mathias Enard
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"L'avantage, c'est qu'au 21e siècle, le roman et la littérature peuvent tout !"

En novembre dernier, Mathias Énard, aimanté par l’Orient, obtenait le prix Goncourt avec "Boussole", qu'il vient présenter à la Fête du Livre. Ni tout à fait un roman, ni tout à fait un essai, l'ouvrage, met en scène un cercle d'Orientalistes européens et évoque les parentés culturelles qui unissent Orient et Occident. L'auteur revient sur son actualité littéraire et sur le thème de la Fête : « Que peut la littérature ? ».

Bron Magazine : Mathias Énard, vous courez les interviews et les salons depuis votre réception du prix Goncourt. Et vous serez bientôt parmi nous à la Fête du Livre de Bron. Vous arrivez à suivre le rythme ?
Mathias Énard : Oui, c'est un programme très chargé, mais c'est un plaisir ! C'est une grande joie d'avoir reçu cette distinction car ce coup de projecteur sur le livre lui donne une diffusion sans commune mesure. Et puis il récompense tout le travail d'équipe qui va autour : attachés de presse, éditeur…

BM : Ce n'est pas votre première venue à la Fête du Livre ?
ME : Non, ce sera ma troisième fois et je m'en réjouis car c'est un événement très agréable, nourri de rencontres avec un public nombreux et passionné. Les gens sont très curieux, viennent avec beaucoup de questions et l'envie de débattre. Et l'endroit est assez fascinant !

BM : Comme c'était le cas pour plusieurs de vos précédents ouvrages, "Boussole" traite de l'Orient. Pourquoi cette thématique ?
ME : Le livre traite de nos relations avec le Moyen-Orient et résonne d'une façon spéciale avec l'actualité. C'est un fil que je suis depuis longtemps déjà et j'avais envie de poursuivre sur un plan inexploré : l'orientalisme scientifique. Je me suis interrogé sur qui étaient les lettrés et les savants qui ont travaillé sur le lointain, sur autrui, sur la différence, et j'ai eu envie de les mettre en scène. C'est un moyen d'évoquer toutes les influences artistiques et transformations que ces contacts ont supposé pour la peinture, la littérature et surtout la musique en Europe aux XIXe et XXe siècles.

BM : Votre roman est extrêmement documenté. Face à cette somme d'érudition, beaucoup se sont étonnés qu'on attribue le Prix Goncourt à un essai plus qu'à un roman. Comment cela vous fait réagir ?
ME : Ça m'est un peu indifférent au sens où le livre est ce qu'il est. Il est question de choses savantes dans l'ouvrage, c'est indéniable. Mais il y a aussi un contenu fictionnel, et les deux sont inséparables. Je pense que c'est justement le propre du romanesque, que de mettre ces informations et ces réflexions à la portée du plus grand nombre à travers un dispositif qui, lui, n'appartient pas du tout à l'essai ou au domaine scientifique. Au-delà du plaisir du texte, c'est ce dispositif -les personnages, leur histoire d'amour, la narration d'événements…-, qui lui donne son aspect romanesque.

BM : L'ouvrage fait référence à une bibliographie très dense. Pouvez-vous nous expliquer comment vous l'avez élaborée ?
ME : Il y a plusieurs temps dans l'écriture d'un livre. Il y a d'abord un temps de documentation, de recherches, où l'on se plonge dans le monde du thème qui va toucher le livre. Cela suppose des déplacements et des voyages, mais essentiellement des voyages livresques, en bibliothèque, et des recherches de tout ordre.

Je me suis par exemple autant documenté sur la biographie de Franz List que sur les mécanismes psychologiques d'une histoire d'amour.

Ensuite vient l'élaboration d'un plan, d'une première mise en forme, et quand ce cadre est défini, vient l'écriture. Sachant qu'au fil de celle-ci le plan initial peut changer.

BM : On sent à la lecture de "Boussole" que vous avez vraiment envie de vous moquer des frontières (géographiques, thématiques, de genre…). Y a-t-il chez vous un désir de repousser les limites de la littérature ?
ME : L'avantage c'est qu'au XXIe siècle, le roman et la littérature peuvent tout, au sens où les normes et les barrières ont été complètement brisées au XXe siècle. Aujourd'hui, on a devant soi une liberté absolue, on peut tout inclure dans un roman : l'absence de fiction si on en a envie, des images, des sons… L'objet littéraire est entièrement libre de sa forme. C'est un des grands des plaisirs d'écrire au XXIe siècle ! Mais cela ne suppose pas forcément une course en avant. Justement, être subversif pourrait consister à renoncer à toutes ces possibilités pour faire un roman médiéval en vers et retourner aux origines du roman européen.

BM : Au delà de la forme, sur le fond, croyez-vous que la littérature ait un pouvoir sur le monde ?
ME : Bien sûr ! Je suis au premier chef transformé par ce que je lis. Je pense que la littérature peut agir au niveau individuel. Il y a le plaisir esthétique, mais aussi l'art de susciter la pensée, la réflexion, et de nous transformer un peu à chaque fois que nous lisons un livre. C'est extraordinairement important dans le monde dans lequel on vit ! Je suis un grand lecteur et c'est par la lecture que j'arrive à l'écriture, et mes livres sont en quelque sorte des "livres de livres". Ils renferment en eux d'autres auteurs, d'autres livres qu'ils présentent et auxquels ils rendent hommage.

BM : Avez-vous déjà de nouveaux projets d'écriture en cours ?
ME: Oui, en ce moment je travaille sur un essai sur les confins en littérature, les limites et les frontières. C'est une interrogation qui me suit depuis un moment déjà. Je cherche à savoir à quel point nous sommes enrichis et fabriqués par la différence, et en même temps limités par elle. C'est une contradiction qui se pose clairement dans les zones de frontières. Ce projet devrait encore m'occuper de longs mois !

"Nous jouons notre sonate tout seuls sans nous apercevoir que le piano est désaccordé, pris par nos sentiments : les autres entendent à quel point nous sonnons faux, et au mieux en conçoivent une sincère pitié, au pire une terrible gêne d’être ainsi confrontés à notre humiliation qui les éclabousse alors qu’ils n’avaient, le plus souvent, rien demandé (…)." Mathias Énard, Boussole, Actes-Sud 2015

Bibliographie
- La Perfection du tir, Actes Sud, 2003
- Remonter l’Orénoque, Actes Sud,
2005
- Bréviaire des artificiers, Éditions Verticales / Gallimard,
2007
- Zone, Actes Sud,
2008
- Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, Actes Sud,
2010 (prix Goncourt des lycéens)
- L’Alcool et la Nostalgie, Éditions Inculte,
2011
- Rue des voleurs, Actes Sud,
2012
- Tout sera oublié, Actes Sud,
2013
- Boussole, Actes Sud, 2015 (prix Goncourt)